Création et crise en Europe

Ces recherches ont été menées dans le cadre de la Fabrique des idées européennes Alliance Europa, sur financement de la Région Pays de la Loire (Programme Recherche-Formation-Innovation Alliance Europa).


Avant-propos

Les productions scientifiques sont souvent soumises à un décalage dans le temps entre le moment de la recherche, l’échange avec la communauté scientifique à travers des conférences et colloques, la rédaction d’un article et sa publication. Le présent volume « Création et crise en Europe » ne fait pas exception.  
La normalisation de la crise telle que nous l’avons constatée au début de notre projet en 2014, à l’exemple des crises politiques en Syrie, sur la péninsule de Crimée ou en Grèce, à l’instar de la crise migratoire et de son lien étroit avec la crise climatique, n’a en rien laissé présager les circonstances dans lesquelles nous nous retrouvons actuellement.  
En ce moment, la crise du Covid-19 déstabilise le monde entier. Vue par les uns comme une crise de la (post)modernité technologique (Geoffroy de Lagasnerie) ou comme révélateur d’une crise systémique du néolibéralisme (Barbara Stiegler) et par d’autres comme le signal d’un éveil écologique (Bruno Latour), elle marquera probablement pour longtemps une césure dans tous les domaines de la vie.  
À l’égard de cette situation, le titre de cette publication « Création et crise en Europe » ainsi que son contenu peuvent paraître au premier abord décalés. Néanmoins, cette publication propose un état de réflexion sur les concepts de « création » et de « crise » ainsi que leur propension d’interaction mise en évidence par des œuvres artistiques engagées. Que ce soit la médiation d’une crise à travers le reenactement comme dans les spectacles de Milo Rau (voir la conférence de Kathrin Julie Zenker, Université de Nice Sophia-Antipolis) ou la réponse artistique à la crise politique sous forme d’Aktionskunst à l’image du Zentrum für Politische Schönheit (voir l’article et la conférence vidéo de Michelle Cheyne, University of Massachusetts Dartmouth), toutes ces expressions artistiques, leur analyse et interprétation peuvent également servir de point de départ pour mieux aborder la situation actuelle et inédite. Il est certain qu’un nombre significatif des crises pré-Covid-19 continueront à nous préoccuper au-delà de l’immédiateté de la situation. Il est donc d’autant plus urgent de s’ouvrir au croisement de méthodes et de regards comme nous l’avons pratiqué au cours de ce projet afin de mieux comprendre et d’agir ensemble sur le monde à venir.


Points de départ

Par définition, le terme « crise » désigne une situation de trouble, due à une rupture d'équilibre plus ou moins violente (des régimes, de l'équilibre du pouvoir, des États, de l'entreprise, etc.) et dont l'issue est déterminante pour l'individu ou/et la société. Dans le contexte économique, on parle d’un dysfonctionnement, souvent caractérisé par la surproduction ou la dépression, le chômage et, en économie capitaliste, un effondrement des cours boursiers. D’après Max Frisch, la crise est un état de chose hautement productif. En effet, les situations de crise provoquent une réaction, appellent à une solution qui tient compte du basculement subi, qui le fait oublier ou, au mieux, améliore le statu quo. Nous ne pouvons donc penser la crise autrement qu’en tant que moment créateur ou comme élément intégrant de la création. En revanche, hormis son enracinement indéniablement religieux, le concept de « création », et par extension de l’acte créatif, évoque un certain nombre d’autres associations, en premier lieu celle de la pratique artistique, la (re)production, le jeu, l’apprentissage, la stratégie de solution, l’innovation. Tandis que les deux premiers termes sont intimement liés, le troisième dresse le cadre, ouvre la scène à des démonstrations et exemples multiples de ce qu’est la crise politique, philosophique et morale de nos jours et des réponses possibles. Car, en même temps, le mot « Europe » désigne toujours, au-delà des repères géographiques, un objectif à atteindre, une utopie à créer, une réponse à la « crise » comme cela a déjà été plusieurs fois le cas au cours de l’histoire.


La normalisation de la crise

Il est donc relativement facile d’observer une certaine régularité des crises à travers l’histoire. L’ascension et la chute des empires, des conflits armés ainsi que les crises sanitaires ou économiques ont toujours marqué l’esprit des femmes et des hommes. En revanche, ce qui a changé à travers le temps, c’est l’impact des crises, le rapport individuel et collectif envers la situation de crise, mais surtout le discours médiatique et son instrumentalisation politique.  
Depuis plusieurs années, ce sont avant tout des discours inquiétants que les citoyens européens entendent fréquemment. En 2008, l’expression « crise financière » fut élue « mot de l’année » par la Gesellschaft für deutsche Sprache (GfdS), et semble désormais hanter les sociétés tel un spectre. Argument premier en faveur d’une politique de rigueur, la « crise financière » s’est entre-temps transformée aux yeux de bon nombre en « crise générale ». La crise de l’emploi dans de nombreux États européens, la crise énergétique, la crise de la dette dans la zone euro, la crise de gouvernance au sein de l’UE, indéniablement liée à cette dernière, la crise syrienne, la crise ukrainienne, la grande crise migratoire ou la crise provoquée par les actes terroristes – chacune de ces situations troublantes semble en cacher une autre au point que l’état de crise devient la norme. Hormis le retentissement perpétuel du terme « crise » dans les médias, nous rencontrons cette notion également au théâtre. Elle n’est autre que le nœud de l'action dramatique, caractérisé par un conflit intense entre les passions, devant conduire au dénouement. Le théâtre, ce double de la vie, donne donc pratiquement depuis ses débuts à voir et à entendre les mécanismes de la crise.


Le théâtre comme sismographe de la crise 

Le mot d’ordre du projet « Création et crise » était « tendre l’oreille, ressentir les tremblements ». Où, quand et comment les arts du spectacle nous permettent-ils de mieux penser le mécanisme de la crise dans ses différentes phases ?  À quel point cet instrument d’analyse et de critique, qu’est le théâtre, est-il lui-même dans un état de crise ?  Et comment en sortir ?  Ce sont quelques-unes des questions qui ont guidé nos réflexions, notamment lors du colloque international « Scène Europe – Europe sur scène » en février 2018 à l’université de Nantes.

La question du sens profond et des possibles conséquences de la sortie de crise, du fameux « BREXIT », est posée par Anna Furse dans sa conférence inaugurale Theatre as a model of collaborative process and ethical framework. Peut-on encore croire à la politique représentative et à ses modes d’expression ? Sortir d’une crise telle que le référendum britannique l’a provoquée, ne signifie-t-il pas entrer dans une autre, bien plus grave ? Avec la perspective des récentes évolutions en temps de pandémie, le signal d’alarme tiré par notre collègue londonienne retentit encore plus fort aujourd’hui. Cette volonté de distinction, de séparation et de changement, exprimée par le vote britannique, semble être symptomatique des moments de crise. C’est à ce phénomène que Massimo De Giusti consacre sa contribution Crise et identité. Dans un premier temps, en partant d’une analyse des Perses d’Eschyle, une tragédie qui, selon lui, vise à forger et à célébrer l’identité grecque supranationale, De Giusti met en évidence les liens étymologiques et historiques entre crise, séparation et identité pour ensuite les mobiliser dans la perspective d’une définition de l’identité européenne contemporaine. Alors que De Giusti prend comme point de départ le théâtre antique, Nicole Haitzinger, quant à elle, se place à l’opposé en proposant une réflexion critique sur l’Europe à partir de l’analyse des représentations métaphoriques dans Crash Park – La vie d’une île (2018) de Philippe Quesne. Haitzinger démontre comment, en faisant référence aux multiples crises – économique, politique, identitaire et culturelle  –  qui traversent l’Union Européenne, Quesne réussit à mettre en relation les concepts d’Europe et de crash en ayant recours à l’étymologie grecque du mot « crise » et en leur donnant une forme animale inspirée de différentes traditions historiques et philosophiques.
Cette Europe contemporaine se définit aux yeux de Sarit Cofman-Simhon et Michelle Cheyne par un double bind, à la fois mouvement d’attraction et de répulsion, dû à son histoire. Ainsi, les deux universitaires consacrent leurs contributions à la migration au sein de l’Europe et vers l’Europe. Tandis que Cofman relit, avec Sobol, Waiting for Godot comme une pièce sur des réfugiés juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, Cheyne interroge, à travers des œuvres, performances et actions de Lina Prosa, Marco Martinelli, Anders Lustgarten et Zentrum für Politische Schönheit, les enjeux et les conséquences au cœur des représentations artistiques de l'Europe comme un acteur central dans l’histoire de la migration. Car, d’après Michelle Cheyne, « analyser le trope esthétisé et esthétisant de migration dans la première décennie du XXIᵉ siècle, notamment les figures qui se focalisent autour de Lampedusa, offre une clé importante pour mieux comprendre comment le trope d'Europe et ses représentations symboliques sont articulés et déployés ».
Antonella Capra, Arnaud Maïsetti et Stéphane Poliakov procèdent, quant à eux, à l’analyse d’une vision singulière de l’Europe et de ses crises à travers l’œuvre d’un artiste. Antonella Capra s’intéresse au jeune dramaturge italien Emanuele Aldrovandi dont l’œuvre décrit une Europe et notamment une Italie contemporaine en crise, suite à la situation sociale actuelle, à l’émigration, au terrorisme et à la résurgence des idées néo-fascistes. Arnaud Maïsetti, pour sa part, suit le travail du metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski. Témoin de la fin de la Guerre Froide, moment crucial dans le récent développement européen, il ne cesse d’interroger l’Europe, son histoire, puisant dans ses mythes fondateurs, sacrés et politiques, les images capables de la regarder en face. Pour Maïsetti, loin de documenter l’Histoire, le théâtre de Warlikowski propose une singulière « contre-Histoire » capable de venger l’Histoire, pour trouver des issues à ses tragiques apories. À cheval entre recherche classique et recherche-création, Stéphane Poliakov interroge à son tour une autre période de l’histoire européenne récente à travers son analyse du roman d’anticipation Le Trust D.E. Histoire de la mort de l’Europe d’Ilya Ehrenbourg et de son adaptation scénique par Meyerhold en 1924. Ainsi, Poliakov ne révèle pas seulement au grand public une œuvre littéraire plutôt méconnue, mais met également ses recherches à profit afin de développer son propre projet théâtral dont il nous fait part dans sa contribution.
Se situant également du côté de la recherche-création, l’auteur, acteur et metteur en scène Ronan Chevillier propose, à travers sa contribution Le moteur de la crise : petit boulot pour participer à quoi ?, de suivre une création théâtrale participative sur le campus universitaire de Nantes. Ce projet théâtral tente de relier plusieurs sentiments diffus qui traversent cette jeunesse européenne, pour donner à voir et à entendre comment celle-ci prend de plein fouet les réalités de la vie d’adulte dans un monde en mutation, incertain, intégrant la crise comme modèle existentiel. Enfin, la présente publication est complétée par la traduction inédite de la pièce de théâtre Europa verteidigen de Konstantin Küspert. Dans un premier temps objet d’un atelier de traduction sous la direction de Gwenaëlle Zielinski et de Clément Fradin, le texte a été entre-temps actualisé par l’auteur. La traduction finale de cette pièce chorale à la tonalité fort satirique est signée Louise Ferron, Aurélie Le Née et Elisabeth Kargl.  


Remerciements

Cette publication est le fruit de cinq ans de travail entre 2014 et 2019 mené dans le cadre du projet « Création & Crise », soutenu par le RFI Alliance Europa au sein du volet « Innovation ». Porté par la Faculté des Langues et Cultures Etrangères (FLCE) de l’Université de Nantes, l’Association pour la Culture et le Théâtre Etranger (ACTE) et le TU-Nantes, le projet « Création & Crise » visait avant tout un décloisonnement entre les mondes artistique et académique, un échange de méthodes, une mise en réseau et l’expérimentation collective afin d’aborder ensemble les questions de société avec un regard et des outils nouveaux. Dans cette perspective, les porteurs du projet ont organisé trois résidences d’artistes, trois ateliers de recherche-création, de multiples ateliers de théâtre en langue étrangère, des ateliers de traduction, des lectures scéniques, plusieurs représentations des résultats à Nantes et à l’étranger, deux artist-talks, des conférences et un colloque international. Durant ces cinq années, des échanges enrichissants et des coopérations fructueuses ont été engagés avec de nombreux artistes et universitaires dont certains nous font le plaisir de contribuer à cette publication. Nous leur sommes tout autant reconnaissants qu’aux autres belles rencontres qui nous ont accompagnés dans cette aventure. Nos remerciements vont, entre autres, à Maxi Obexer (Nominée au prix Ingeborg Bachmann 2017, Lauréate du prix EURODRAM 2016), Konstantin Küspert (Lauréat du prix du public à Mühlheim en 2017),  Stefan Kaegi (Rimini Protokoll), aux collectifs d’artistes Le Birgit Ensemble, Étrange Miroir, Stomach Cie, Théâtre AMOK, Cie Mirifique et aux universitaires Catherine Peret (Paris VIII), Nagihan Haliloğlu (Ibn Haldun University Istanbul), Carla Fernandes (Universidade Nova de Lisboa), Frédéric Maurin (Paris III), Christoph Behrens (DAAD / Université de Rostock & Université de Dijon), Stella Lange (Université d’Innsbruck), aux membres du comité de lecture Marc Lacheny (Université de Lorraine), Maren Butte (Université de Düsseldorf), Bénédicte Terrisse (Université de Nantes) et à tous les participants des ateliers ainsi qu’à l’équipe d’Alliance EUROPA et à l’Université de Nantes et le laboratoire de recherche EA 1162 CRINI.