Dans une démarche interdisciplinaire (civilisation, épistémologie, histoire, histoire des idées, littérature, imagologie, cinéma) le Thème 1 voudrait réinterroger deux points qui ont constitué les « fondamentaux » du CRINI dès son origine : la Nation et la mémoire, en lien étroit avec les formes que prend leur expression: rhétorique, poétique, esthétique, sémiotique de la photographie et de l'écriture filmique etc. En complément avec le nécessaire travail de traitement des archives (écrites, visuelles, sonores, auxquelles s'ajoutent les questions d'intermédialité, e.g. la caricature graphisme et légende), que suppose cet axe, une réflexion méthodologique pourrait être envisagée.

Les échanges préalables à la mise en place des travaux du séminaire devraient pouvoir permettre d'aborder plusieurs points essentiels ; d'abord les sujets et corpus qui permettent de réunir les différents champs disciplinaires représentés pour élaborer un projet d'étude cohérent commun au sein de l'axe, ensuite la nécessité de penser à des applications immédiates de notre recherche pour répondre aux sollicitations adressées au laboratoire, en particulier dans la perspective de la mise en place du programme RFI pour « le parcours Europe » qui va nous amener à définir très prochainement une approche originale, incluant la civilisation, l'histoire, les études politiques et plus largement l'histoire culturelle (régionale, nationale, post-nationale, européenne etc.), enfin voir comment associer tous les doctorants concernés par ces problématiques en instaurant des ateliers de lecture critique prenant appui sur ce qui existe déjà et a fait ses preuves, en espagnol en particulier.

La nation, un concept en devenir et ses applications

La nation se prête à une approche éminemment interdisciplinaire et interculturelle. Elle pourrait d'abord être historicisée en remontant notamment à l'idéalisme et au romantisme allemand. Les dix-neuvièmistes des différentes aires linguistiques (allemande, anglaise, espagnole, italienne, sud et nord américaines) pourraient rouvrir le dossier de la nation (nation-état/état-nation) selon des approches généralistes et contrastives ou particularistes en interrogeant un fait précis.

L'actualité à venir avec le référendum sur l'indépendance en Écosse (le copieux white paper de 670 pages est téléchargeable au format pdf :

http://www.scotland.gov.uk/Publications/2013/11/9348/downloads#res439021)
et le processus souverainiste en Catalogne justifie pleinement , s'il le fallait encore, la pertinence de la question du nationalisme, à mettre en regard avec d'autres nationalismes régionaux : Pays Basque, Flandre, Padanie, par exemple. Des questionnements en découlent : le nationalisme comme processus libératoire ; l'émergence des nationalismes régionaux au sein de l'Union européenne ; les liens tissés entre différentes régions d'Europe ; le risque de fragmentation induit par le nationalisme régional au sein de l'Union européenne etc.

Mais le concept de nation peut être également abordé sous un angle identitaire à travers l'adhésion à l'idée de nation, entendue comme un ensemble de représentations de nature à susciter des « affiliations », par opposition aux « filiations », autrement dit un sentiment d'empathie et d'appartenance, où l'histoire personnelle se retrouve imbriquée avec la perception de ce qu'est le destin collectif d'une nation, voire encore dans lequel l'imaginaire mêlé à l'émotion définit un rapport à soi comme intégré dans un collectif. Les tests de citoyenneté comme préalable à la naturalisation, qui varient d'un pays d'Europe à l'autre ainsi que leurs modalités de passage, constituent à cet égard un support précieux pour étudier ce qu'un peuple considère comme indispensable que l'on sache de lui pour être digne de lui appartenir (Marc Ferro, Anne-Marie Thiesse). Dans un autre champ, celui des arts, un retour à l'imaginaire de la nation, parfois non exempt d'essentialisme, s'est imposé dans un contexte pourtant encore marqué par le postmodernisme prompt à déconstruire les préconçus idéologiques des représentations identitaires. Ainsi voit-on apparaître, pour ne citer que le domaine anglo-saxon, les catégories d'anglicité et de britannicité sous la plume de romanciers et d'historiens des idées. Les cas allemand, italien et espagnol seraient à étudier par rapport à ces catégories.

Enfin, comme le critique Homi Bhabha le fait remarquer, « nation et narration » sont intimement liées. L'identité nationale et les nations se créent et s'expriment à travers des récits, des histoires (écrites et réécrites), des mythes et des symboles (Clifford Geertz, Patrick J. Geary, André Laronde, Olivier Zimmer). Imaginer la nation comme une identité bien finie, indépendante, fait déjà partie du mythe puisque les nations ne seraient que des « communautés politiques imaginaires et imaginées » (Benedict Anderson).

Histoire, Historiographie, Mémoire

La réflexion sur la mémoire comme préservation et reconfiguration du passé selon des voies qui s'écartent de celles du récit historique « classique » ou « moderne » constitue une autre direction de l'axe 1, à maints égards complémentaires de celle développée précédemment. Au moment où l'historiographie connaît des bouleversements majeurs, liés en partie à une crise de sa légitimité « scientifique », certains n'hésitent pas à en appeler à la nécessité de Croire en l'histoire (François Hartog, Flammarion, 2013), Historien public, (Pierre Nora, Gallimard, 2011). Face à la fièvre des commémorations mémorielles et à la multiplication des « lieux de mémoire », qui ne seraient peut-être que la traduction de la rupture d'une relation intrinsèque à l'histoire dans le monde postmoderne (Fredric Jameson), il pourrait être intéressant de questionner la triade mémoire, histoire, oubli en croisant les sources des civilisationnistes, des littéraires et des spécialistes de l'image. Des questions ont déjà été abordées à travers le double filtre de la narrativité historique et littéraire dont il est avéré qu'elles sont consubstantielles l'une à l'autre, elles méritent sans doute d'être poursuivies. Dans cette perspective pourrait être également envisagée la question du biographique, liée à l'engagement intellectuel politique où à la création artistique confrontée aux ruptures de l'Histoire.

Les arts visuels : cinéma et photographie

L'imagologie, qui est au départ une méthode de la littérature comparée visant à l'étude des relations entre les écrivains et les pays étrangers, est devenue au fil du temps le vecteur privilégié (dans le cadre de l'histoire des idées de façon générale) pour traiter la question de l'altérité culturelle comme objet de représentation et source de création. Le terme porte en lui-même la référence à l'image dans toute son étendue (de l'imago avec le renvoi à l'inconscient aux déclinaisons plurielles entre image fixe et image mobile, sans parler de l'image à l'ère du numérique). Les études filmiques et photographiques, en s'élargissant au domaine des séries télévisées et de la bande dessinée, pourraient tirer leur spécificité dans le cadre du CRINI de leur recentrement autour des notions constitutives d'identité et d'interculturalité, à l'instar des travaux conduits par Jean-Michel Frodon, Arlette Farge, Antoine de Baecque, Slavoj Zizeck, Pierre Sorlin, Jacques Rancière, etc.