• Le 15 janvier 2021
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Appel à contributions : « Fictions biographiques dans la littérature, les romans graphiques et le cinéma des années 1990 à aujourd’hui ». Germanica n°70/2022.

dir. Elisabeth Kargl et Aurélie Le Née

Comme l’écrit Alexandre Gefen dans l’introduction de son ouvrage Inventer la vie, le genre biographique est actuellement à la mode, non seulement dans le domaine cinématographique, mais aussi littéraire :
Alors que les affiches des salles de cinéma abondent en biopics, les vitrines de nos librairies nous rappellent les nécrologues du XVIIIe siècle ou encore les séries didactiques des panthéons du XIXe siècle : on y fait mémoire en toutes choses, on s’y laisse gouverner par les morts, on y construit le devenir par la quête de l’antérieur. De Jean Rouaud à Jacques Roubaud, de Patrick Modiano à Antoine Volodine, de Pascal Quignard à Pierre Michon, de Jean Echenoz aux « Incultes », s’appellent désormais vie les formes « biographoïdes » les plus variées, allant de l’autofiction pure à la biographie conventionnelle en passant par le roman historique1.

Si Alexandre Gefen ne cite ici que des auteurs de langue française, le constat qu’il fait peut sans aucun doute être étendu à d’autres sphères linguistiques, et notamment germanophone. Le numéro 70 de la revue Germanica propose de se pencher, pour les pays de langue allemandes, sur ce genre, qui suscite de nouveau l’intérêt du public depuis une bonne vingtaine d’années2.
    
Se pose alors la question épineuse du choix terminologique. La citation d’Alexandre Gefen souligne d’emblée la diversité des termes employés pour désigner ce type de production : « biopics », « vie », « formes ‘biographoïdes’ », « autofiction », « biographie conventionnelle », auxquels on pourrait ajouter les vocables « biographie romancée », « fiction biographique », « biofiction » et le substantif très en vogue aujourd’hui « exofiction » 3. Si la définition du biopic comme une « œuvre filmique centrée sur la description biographique d’une personnalité ayant réellement existé »4 semble faire une certaine unanimité et imposer ce terme dans le milieu cinématographique à partir des années 1990, il ne semble pas y avoir une aussi grande unanimité dans le domaine littéraire. Comme l’indique Florian Henke, trois termes se font concurrence dans le discours scientifique : « La biofiction, mais aussi la fiction biographique ou biographie romancée sont entre-temps devenues des sous-genres établis au sein du genre biographique »5. Tandis que la critique grand public a introduit ces dernières années le concept d’« exofiction » pour « décrire des textes littéraires qui, dans un souci de différenciation explicite avec la pratique de l’autofiction, racontent la vie de personnes connues ou inconnues tout en mêlant les faits (historiographiques, biographiques) à la fictionnalité (littéraire), le documentaire à des projections déformantes »6. Dans tous les cas, l’essentiel à nos yeux est la relation complexe qui s’établit entre réel et fiction.

Pour le numéro 70 de la revue Germanica, nous avons opté pour le terme de « fiction biographique », plus récent que le terme de « biographie romancée » et qui nous semble pertinent pour les productions à la fois littéraires, graphiques et cinématographiques, qui associent fiction et réalité. Nous comprenons ce terme comme le récit de la vie d’une personne ayant réellement existé qui mêle des éléments factuels à des éléments fictionnels, qui procède à une fictionnalisation de la vie réelle de la personne. La fiction biographique se distingue ainsi de la biographique historique ou du documentaire. Elle n’est pas non plus comprise ici comme le récit de la vie d’un personnage fictionnel, définition qui lui est parfois attribuée7, et n’intègre pas dans notre acception le récit autofictionnel. Il s’agira d’interroger le traitement des récits de vie dans divers types de production en interrogeant l’articulation entre réalité et fiction (ses origines, ses effets) : en littérature, dans les romans graphiques et au cinéma des années 1990 à nos jours, en prenant en compte les productions d’artistes germanophones, mais aussi non-germanophones qui traitent de la vie de personnalités allemandes, autrichiennes ou suisses, comme par exemple The Adventures of Alexander Von Humboldt (2019) d’Andrea Wulf et Lillian Melcher ou Le Jeune Karl Marx (2017) de Raoul Peck. S’il est impossible de proposer une liste exhaustive du potentiel corpus, nous pouvons citer quelques titres comme Flughunde (1995) de Marcel Beyer, Hammerstein oder Der Eigensinn (2008) de Hans Magnus Enzensberger, Die Herrlichkeit des Lebens (2011) de Michael Kumpfmüller, Jägerstätter (2013) de Felix Mitterer, Sunset (2011) de Klaus Modick, Ostende. 1936, Sommer der Freundschaft (2014) de Volker Weidermann en littérature,  Red rosa (2015) de Kate Evans,  El Ángel Dadá: venturas y desventuras de Emmy Ball-Hennings, creadora del Cabaret Voltaire (2017) de Fernando González Viñas et José Lázaro (traduit en allemand en 2020 par André Höchmer sous le titre Alles ist Dada) pour le roman graphique, John Rabe (2009) de Florian Gallenberger, Elser (2015) d’Oliver Hirschbiegel, Der Staat gegen Fritz Bauer (2015) de Lars Kraume, Sophie Scholl – Die letzten Tage (2005) de Marc Rothemund, Vor der Morgenröte – Stefan Zweig in Amerika (2016) de Maria Schrader, Paula (2016) de Christian Schwochow, Hannah Arendt (2012) de Margarethe von Trotta au cinéma.
    Les angles de réflexions sont multiples :     
  • questionner les stratégies esthétiques du genre, délimiter le genre par rapport au documentaire, à la biographie historique
  • interroger la mise en scène d’un contexte, la relation au « réel » et ce que la fictionnalisation nous dit de notre époque8
  • interroger les phénomènes d’intermédialité (le roman et son adaptation en BD ou en roman graphique  ou sa transposition filmique)
  • dans une approche plus socio-historique, questionner les choix des récits de vie : quelle personnalité choisit-on comme personnage principal à quel moment ?
  • dans une approche comparatiste : confrontation de plusieurs fictions biographiques portant sur la même personnalité, par exemple le roman Die Herrlichkeit des Lebens de Michael Kumpfmüller et le roman graphique Kafka (2013) de David Zane Mairowitz et Robert Crumb, le film Hannah Arendt de Margarethe von Trotta et le roman graphique The Three Escapes of Hannah Arendt: A Tyranny of Truth (2018) de Ken Krimstein
  • dans une approche diachronique : comparer des films, des romans, etc. sur une même personnalité à différentes périodes (par exemple Sophie Scholl, Andreas Baader)
  • dans un contexte international : quel regard des artistes d’autres nationalités portent-ils sur des personnalités germanophones ? (par exemple Rosa Luxemburg vue par Kate Evans, Stefan et Lotte Zweig vus par Laurent Seksik, Alexander von Humboldt vu par Andrea Wulf)

Les propositions de contribution en allemand ou en français (max. 1 page) accompagnées d’une notice bio-bibliographique sont à envoyer à Elisabeth Kargl (elisabeth.kargl@univ-nantes.fr) et Aurélie Le Née (lenee@unistra.fr) pour le 15 janvier 2021.
La publication du numéro est prévue pour juin 2022 et les manuscrits (max. 40 000 c.) devront parvenir à la rédaction au plus tard le 31 octobre 2021.


Notes :

Alexandre Gefen, Inventer une vie. La fabrique littéraire de l’individu, Bruxelles, Les impressions nouvelles, 2015, p. 13.
2  A propos de l’engouement du public pour le biopic, Rémi Fontanel précise : « Dans les années 1960, le genre s’épuise, réapparaît dans les années 1980-1990, pour se développer dans des proportions démesurées au début des années 2000 (depuis 2005 surtout). […] La prochaine décennie (2010-2020) ne promet pas une vague, non, mais bien une ‘déferlante biopic’ ». Rémi Fontanel, « Préambule : La réalité sera toujours plus captivante… », in Rémi Fontanel (dir.), Biopic : de la réalité à la fiction, Condé-sur-Noireau, Editions Charles Corlet, 2011, p. 18.
Voir par exemple Florian Henke, « Jenseits von autofiction und exofiction : Gattungshybridisierung in fiktionalen Metabiografien bei Pierre Michon und Emmanuel Carrère », in Maximilian Gröne / Florian Henke (Hrsg.), Biographies médiatisées – Mediatisierte Lebensgeschichten. Medien, Genres, Formate und die Grenzen zwischen Identität, Biografie und Fiktionalisierung, Berlin, Peter Lang, 2019, p. 79.
Rémi Fontanel, op. cit., p. 13.
5 « Biofiction, aber auch fiction biographique oder biographie romancée sind zwischenzeitlich etablierte Untergattungen innerhalb der Gattung der Biografie. » Florian Henke, op. cit., p. 84. Traduction: Elisabeth Kargl et Aurélie Le Née.
6 « literarische Texte zu beschreiben, die in expliziter Abgrenzung von der Praxis der autofiction Lebensgeschichten bekannter oder unbekannter Personen erzählen und dabei changieren zwischen Faktizität (Historiografik, Biografik) und Fiktionalität (Literatur), zwischen Dokumentation und projektiver Überformung », ibid., p. 83. Traduction: Elisabeth Kargl et Aurélie Le Née.
7 « Récit fictionnel qu’un écrivain fait de la vie d’un personnage, qu’il ait ou non existé, en mettant l’accent sur la singularité d’une existence individuelle et la continuité d’une personnalité » in Alexandre Gefen, « La fiction biographique, essai de définition et de typologie », Otrante : art et littérature fantastiques, Paris, Kimé, 2004, 16, p. 12.
8 Philippe Vasset définit l’exofiction comme « une « littérature qui mêle au récit du réel tel qu’il est celui des fantasmes de ceux qui le font » (« L’exofictif », in Vacarmes 54/2011).